(c)Aurélien Guay

Interview de Matthieu Lapinski, écologue et président de l’Association Ailerons

in Environement/Environment

De juin à décembre 2020, nous avons soutenu sous deux formats, l’association Ailerons. La première, et qui a permis de lancer le partenariat, c’est l’expédition scientifique qu’ils ont mené au large de la Corse. L’objectif de ce voyage d’une semaine ? Observer, comprendre, et poser des balises sur les raies Mobula mobula. Evidemment, au sein de l’équipe de Click-Dive, lorsque Benoit Verdeille, un des membres de Ailerons, nous a contacté, nous avons tout de suite accepté de leur fournir des savons et des crèmes solaires écoresponsables de notre marque LE SAVON DES PLONGEURS.

Puis, nous avons décidé de les soutenir pendant 6 mois,  en leur reversant 1% de notre chiffre d’affaire.

Rencontre avec Matthieu Lapinski, président de l’Association Ailerons et ingénieur écologue

(c)Aurélien Guay

Bonjour, je m’appelle Matthieu Lapinski, je suis ingénieur écologue au sein de l’entreprise Seaboost et je suis président de l’association Ailerons depuis près de 10 ans. J’ai suivi des études de biologie marine puis d’ingénierie écologique à la Faculté des Sciences de Montpellier, au travers de la réalisation d’une Licence puis suite à l’intégration du master IEGB (Ingénierie en Ecologie et Gestion de la Biodiversité).

Sa vision et ses valeurs

Concernant l’association Ailerons, les projets et dynamiques sont multiples et collectifs. Il est rare que je me focalise seul sur un projet unique pendant une période de temps prolongée. J’ai la chance de pouvoir m’appuyer sur une équipe pluridisciplinaire de bénévoles tous (et toutes) plus motivées les uns que les autres.
Ceci étant dit, question planning et finalisation de livrables, et puisqu’il faut bien choisir, nous travaillons beaucoup en cette fin d’année sur le sujet de la clarification de la réglementation sur les requins et raies de Méditerranée française ainsi que sur la valorisation des données issues des programmes de sciences participatives marines (récolte de données citoyennes) que nous portons.

(c)Matthieu Lapinski

Quel est le constat concernant la réglementation et votre engagement ?

Concernant la réglementation, nous sommes partis du constat qu’à chaque publication controversée d’une capture rare, notamment sur les réseaux sociaux, personne n’était jamais en accord. Les propêches et antipêche sans surprise se déchiraient mais plus étonnamment, les associations de protection étaient rarement alignées sur un discours commun. Après avoir creusé, nous nous sommes rendu compte que cette réglementation était également floue pour bons nombres de pêcheurs voulant pourtant (parfois) bien faire. Bref, il nous fallait y voir plus clair déjà en interne d’autant que les spécificités de la Méditerranée sont nombreuses, à commencer par une liste rouge de l’Union internationale pour la Conservation de la Nature récente (2016) spécifique à nos eaux et des conventions internationales (Barcelone) et organismes de gestion (CGPM) tout autant spécifiques.

Pour ce qui est des sciences participatives, s’il existe de nombreux outils et réseaux d’observateurs (Fish Watch Forum, Doris, ObsenMER, Polaris, INPN, VigieMer…) et d’associations motivées (APECS, Corsica Mediterranean Research Group, FFESSM) force est de constater que ces derniers sont rarement tournés vers l’acquisition de données sur les espèces d’élasmobranches de Méditerranée française ou à leur valorisation (que ce soit par manque de temps ou de moyens). Or les sciences participatives  (et les citoyens) ont clairement leur rôle à jouer dans l’amélioration de la connaissance et la gestion des espèces rares et menacées que l’on tente bien souvent aujourd’hui, d‘étudier en pêchant les derniers individus de nos côtes.

(c)Matthieu Lapinski

Comment évolue ce projet ?

Concrètement la première étape (2 ans et demi) du projet sur la réglementation se finalise. Le chantier sur les sciences participatives et les élasmobranches est quant à lui en plein développement et fera partie de nos axes prioritaires d’actions en 2021.

Quels sont les premiers retours et premières conclusions ?

Après de multiples retours entre les services de l’Etat (DREAL, DIRM notamment), les instances représentatives de comités de pêche ou encore le cabinet d’avocats Schneider qui nous accompagne sur cette thématique complexe, nous sommes heureux d’annoncer la publication d’un premier guide des espèces interdites à la pêche en Méditerranée française. Il comprend 19 espèces dont 14 espèces de requins et 5 espèces de raies. Sur les 80 espèces d’élasmobranches qui peuplent la Méditerranée, cela reste bien peu lorsque l’on sait que plus de 50% d’entre elles sont menacées. Mais nous sommes arrivés à faire valoir l’interdiction d’exploitation de ces espèces par l’étude de textes complexes. Ce projet arrive à son terme mais d’une certaine manière, ce n’est que le début. Il faut maintenant le diffuser largement auprès de l’Etat, des pêcheurs mais aussi des consommateurs.

(c)Matthieu Lapinski

Concernant les sciences participatives, les premières réussites ont été les échanges constructifs avec l’ensemble de la sphère associative qui s’accorde pour dire qu’il est urgent de mieux récolter et valoriser tous ensemble ces données. Nous avons commencé à signer des conventions de partenariats entre associations et aider certaines d’entre elles à avancer. Des outils ont été créés tel qu’un formulaire en ligne formaté à la demande de l’Etat selon les prérogatives de l’Inventaire National du Patrimoine Naturel. Une carte interactive des observations citoyennes est désormais disponible sur notre site web. Des fiches espèces visant à aider à l’identification des observations citoyennes sont en cours d’édition et certaines sont déjà finalisées comme le requin peau bleue ou le requin blanc. Nous portons également le réseau international MECO en tant que représentant de la France pour la Méditerranée et un groupe Facebook spécifique a été créé à cet effet « Requins et Raies de Méditerranée française ».

Où suivre l’association Ailerons sur les réseaux ?

Le site internet de l’association Ailerons a grandement évolué en 2020 et de nombreuses informations y sont disponibles et seront rajoutés début 2021 à commencer par un comparateur d’espèces par exemple. C’est tout bête mais qui saurait identifier les différences entre un requin hâ et une émissole aujourd’hui ? Une raie douce et une raie étoilée ? Tout en précisant les enjeux de conservation et l’éventuelle réglementation associée ? Nous avions besoin d’outils spécifiques aux sciences participatives appliquées aux élasmobranches de Méditerranée française, adapté aux plongeurs mais également aux citoyens, aux pêcheurs ou encore aux gestionnaires d’espaces protégés. Tout n’est pas finalisé mais nous sommes heureux de voir ce projet avancer. Les perspectives sont immenses car nous pensons qu’avec l’appui des citoyens, les sciences participatives de qualité pourraient à court terme compléter les sciences conventionnelles et répondre à des objectifs européens tels que la surveillance et l’atteinte du bon état écologique de la Directive Stratégique Cadre sur le Milieu Marin.

Un dernier conseil ?

Je conseillerais à tous les amoureux de la mer Méditerranée de s’informer sur l’état d’extrême urgence qui touche les élasmobranches en matière de conservation. Ce n’est pas pour rien que nous n’en voyons quasiment plus en plongée. Malgré une diversité apparente de près de 80 espèces, l’UICN et le WWF s’accorde pour parler d’une zone morte pour les élasmobranches en Méditerranée, notamment le long des côtes françaises.

On vous laisse le mot de la fin 🙂

L’association Ailerons et les autres associations œuvrant pour la protection et l’amélioration des connaissances sur les poissons cartilagineux comptent sur vous pour que vous partagiez vos données. Elles sont précieuses, surtout si elle rentre dans un processus de valorisation par la biostatistique et la cartographie. Des modèles complexes existent pour traiter ce type de données. Nous allons continuer à chercher des financements pour les faire tourner sur des données vérifiées et de qualité alors nous comptons sur vous. Et si vous connaissez un spot où vous observez régulièrement (ou saisonnièrement) ces espèces, alors partagez le car c’est peut-être le dernier. Nous avons eu l’exemple récemment en Corse où l’ange de mer que l’on pensait disparu a été « redécouvert » grâce à des passionnés comme vous.

(c)Matthieu Lapinski

Propos recueillis par Sabine Meneut

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